JANVIER 16 2026
Quand le pouvoir montre le doigt, la société perd la parole
Comment le langage du pouvoir redéfinit nos normes socialesUn fait divers en chasse un autre, mais certains sont des signaux faibles qu’il serait dangereux d’ignorer. Lorsque L’essentiel titre, ce mercredi 14 janvier, que le président des Etats-Unis aurait répondu par un doigt d’honneur à une interpellation lors d’une visite d’usine, l’anecdote en dit long sur notre époque. Mais le vrai sujet n’est pas Donald Trump. Le sujet, c’est la transformation profonde de la manière dont on se parle, du sommet de l’Etat jusqu’aux interactions les plus ordinaires.
Dans cet épisode, le travailleur a été suspendu tandis que la Maison-Blanche a défendu la réaction de Trump comme « adéquate et dénuée d’ambiguïté », face à un « cinglé » proférant des insultes, selon une déclaration du directeur de la communication.
L’acte est justifié, la forme assumée. Or, en communication, la forme est déjà un message. Les mots, le ton, les gestes d’un leader autorisent des comportements. La théorie de l’apprentissage (Albert Bandura) montre que les individus reproduisent les comportements observés chez les figures d’autorité. Lorsque les décideurs politiques ou économiques normalisent l’agressivité, le mépris ou l’insulte, ces codes deviennent acceptables dans l’espace public.
Dès lors, comment exiger des citoyens de débattre de manière argumentée, rationnelle et respectueuse, lorsque ceux qui gouvernent privilégient l’invective, la provocation ou la mise en scène permanente du conflit ?
Le sens n’est plus stabilisé par les faits, mais disputé par des narratifs concurrents. La réaction officielle ne vise plus à expliquer, mais à affirmer, à polariser, voire à provoquer. Cette évolution fragilise la confiance, accentue la polarisation et affaiblit la capacité collective à débattre sur des bases factuelles.
Les médias ne sont pas de simples victimes de cette dynamique. Le modèle économique de l’attention favorise les titres outranciers, la simplification extrême, ou encore l’émotion au détriment de la contextualisation. Les pouvoirs politiques, eux, jouent de cette mécanique. Ils dénoncent les médias tout en les utilisant. Les médias dénoncent les pouvoirs tout en dépendant de leurs provocations pour générer de l’audience.
Quant aux jeunes générations, elles consomment l’information principalement via les réseaux sociaux où l’algorithme privilégie l’engagement émotionnel plutôt que la véracité. Dans cet environnement, former des citoyens capables d’esprit critique est devenu une urgence.
Quand les mots perdent leur sens, quand les gestes remplacent l’argument, quand l’émotion supplante le fait, le débat public cesse d’être un espace de construction. Et si chacun reprenait la parole avec responsabilité ?
Auteur : Jennifer Pierrard